La Résistance maçonnique en Limousin

Travail présenté par un Frère Maître du Rite Français que vous pouvez trouvez en format PDF dans la section Planche.

J’aimerais vous parler d’une période sombre de l’histoire de la Franc-maçonnerie au siècle dernier, durant la seconde guerre mondiale, de 1940 à 1945 et particulièrement son implication en Limousin. Pour cela, j’ai pris comme ouvrage de référence, « L’Histoire des Francs-Maçons à Limoges », de Michel Laguionie.

Quand la guerre éclate, la Franc-Maçonnerie française est forte d’environ 60.000 membres.

L’armistice de juin 1940, et l’arrivée de l’envahisseur, vont catalyser nombre de rancunes accumulées depuis 1880, époque où le Grand-Orient aidait au triomphe de la République.

Pour l’Allemagne nazie, la Franc-Maçonnerie, communauté internationale dominée numériquement par les Anglo-saxons, ne peut être qu’un élément de corruption de la société, au même titre que les juifs. Les occupants, qui cherchent avant tout à prouver une collusion maçonnique franco-anglaise dans le déclenchement de la guerre, engagent une première offensive contre l’Ordre. Dès leur entrée en France, ils commencent à saccager et à détruire tous les documents, objets et archives maçonniques, qui tombent entre leurs mains. Des loges à Laval, et à Châteaudun, sont perquisitionnées, leur mobilier dispersé, leurs livres et documents incendiés. À Vichy, capitale du nouvel « État Français », les antisémites et les adversaires de la Maçonnerie, se pressent dans l’entourage du vieux maréchal, et Pétain, mû par la rancune, s’acharne à combattre une institution étroitement liée à l’ordre républicain, hostile au cléricalisme. La presse vichyste lance une campagne venimeuse contre la « Judéo-Maçonnerie ». Dès le 13 août, une loi est promulguée, interdisant les sociétés secrètes. Le 19 août 1940 et le 27 février 1941, le Chef de l’État signe les décrets de dissolution de toutes les obédiences maçonniques.

Cependant, le Grand Orient qui n’avait pas attendu l’interdiction gouvernementale, adressait à Pétain une lettre l’informant que de sa propre initiative, l’obédience et toutes ses loges cessaient leurs travaux, affirmant que la Franc-Maçonnerie française n’était « vaincue » que par le mensonge et la calomnie de ses adversaires.

Ceci ne produisit aucun effet sur le maréchal. À la fin du mois d’août, la loi est appliquée ; la police se livre à des perquisitions, saisit des archives, interroge des Vénérables de loges. Sur la proposition de l’amiral Darlan, et celle du ministre Pierre Pucheu, Vichy décide que les noms des anciens dignitaires des obédiences dissoutes seront publiés au « Journal Officiel » ; il est fait obligation à tous les fonctionnaires publics, quel que soit leur rang, de déclarer par écrit et sur l’honneur, qu’ils n’ont jamais appartenu aux loges maçonniques, ou qu’ils ont rompu avec elles et s’engagent à ne jamais plus y adhérer. Durant l’automne 1940 et l’hiver 1941, tous les fonctionnaires doivent remplir des questionnaires qui leur sont imposés. Le refus de souscrire la déclaration entraîne le licenciement immédiat. Il en est de même pour la fausse déclaration, pour laquelle est prévu le renvoi en justice avec des peines de prison et d’amende. Une loi du 11 août 1941 précise que l’accès et l’exercice des fonctions publiques et de tous mandats, sont désormais interdits aux francs-maçons, ceux qui sont en poste ou élus étant déclarés démissionnaires d’office.

C’est au Cabinet même du Chef de l’État que se trouvent les adversaires les plus farouches de la Franc-Maçonnerie. Sous la direction de Bernard Fay, le Service des sociétés secrètes lui est rattaché. Véritable administration, il comprend un état-major, installé à Vichy et à Paris, des représentants dans tous les départements, et une police spéciale qui exploite les documents saisis, afin de constituer le fichier de tous les maçons de France, pièce maîtresse de la répression. Une exposition antimaçonnique est présentée dans les salles du Grand-Palais, ainsi que plusieurs autres dans les villes de province. Une revue, « Les documents maçonniques », est publiée, sous la direction de Jean Marquès-Rivière ; elle dénonce n’importe qui, n’importe quoi. Un film « Forces Occultes » prétend raconter les secrets des francs-maçons et les crimes rituels. Curieusement, Pierre Laval, figure de proue de la collaboration, après l’invasion de la zone « libre », est hostile à la législation contre la Franc-Maçonnerie, et il n’hésite pas dans certains cas, à en atténuer les effets. Il a constaté que ces mesures d’élimination disloquent l’administration, et que les populations acceptent mal l’éviction de fonctionnaires estimés. Grace à son intervention, des agents publics révoqués continuent de percevoir leur traitement.

Il faut également souligner que certains membres du parti de Marcel Déat du Rassemblement National Populaire, ont été maçons, et que leur chef, qui a donné des conférences en loge, protège des frères poursuivis par la Gestapo. La répression est essentiellement menée par les allemands, mais souvent à partir de renseignements donnés par le Service de Bernard Fay. À Paris existent, sous contrôle nazi, le « Service spécial des Associations dissoutes », installé square Rapp, et un « Service de Recherches » confié à Marquès-Rivière, de la « Fédération Nationale Catholique.

L’ambassadeur allemand Otto Abetz, fréquentait, paraît-il, avant la guerre, la loge « Goethe » à la Grande Loge de France. Il se méfie des grands bourgeois réactionnaires et des généraux vaniteux de Vichy, et s’efforce d’attirer à la collaboration le maximum de maçons.

Si, à cette époque, quelques francs-maçons optent pour la collaboration, ou entrent à la très pétainiste « Légion des Combattants », la plupart d’entre eux font leur devoir ; ils ne baissent pas les bras devant l’adversité, mais savent s’organiser pour lutter efficacement contre un régime où sont bafouées les lois fondamentales de la démocratie. Les Temples fermés, beaucoup continuent à se réunir chez l’un ou chez l’autre, et perpétuent la tradition, traçant à la craie sur un sol vierge, les tableaux de loge, autour desquels doivent se dérouler les cérémonies maçonniques.

A partir de 1941, beaucoup de maçons rejoignent les mouvements de résistance. L’armée allemande est omni présente, avec la Gestapo et les S.S. Pour les Français ce sont les privations, le rationnement et le marché noir. Des réseaux se créent, dirigés bien souvent par des francs-maçons comme Edouard Soubret, l’ancien ministre Marc Rucart et le général Peloquin. Roig, le premier frère à entrer en contact avec les maçons de Londres, anime un groupe de résistance en Dordogne. Arrêté, emprisonné à Fresnes, il est fusillé peu après. De son équipe de résistants sortira le « Comité d’Action Maçonnique » et le réseau « Patriam Recuperare », seul véritable réseau de résistance maçonnique, qui donnera naissance à une loge, à la libération. Les liens fraternels tissés dans les ateliers favorisent les contacts, en dépit des arrestations qui se multiplient.

À Limoges, dès l’automne 1940, le Temple de la rue des Coopérateurs est placé sous séquestre, le mobilier dispersé aux enchères publiques, et les documents saisis. La plupart des membres des « Artistes Réunis », estimant que leur devoir est de s’opposer au gouvernement de Vichy et à l’occupant, rejoignent la Résistance et constituent des réseaux. Le professeur François Perrin, président de l’Association des Officiers de Réserve Républicains, fonde avec l’électricien Armand Dutreix, le groupe « Libération », qui reçoit bien vite l’adhésion du frère Valentin Lemoine, ancien sous-officier de la Grande Guerre.

Quand est constituée l’Armée Secrète, en septembre 1942, François Perrin devient chef du Bureau régional de l’Etat-Major. Ces trois résistants sont arrêtés, le 17 avril 1943, avec une soixantaine d’autres, maçons ou profanes, et emprisonnés à la caserne Marceau. Aucun supplice ne leur est épargné ; malgré les sévices, les tortures et les coups, pas un ne livrera le moindre renseignement aux nazis. Conduits au fort désaffecté de Romainville, marqués physiquement par les épreuves endurées, Perrin et Dutreix sont désignés avec plusieurs dizaines d’autres détenus, pour être exécutés en représailles de la suppression d’un officier allemand à Paris et sont fusillés le 2 octobre 1943 au Mont-Valérien avec le corrézien Martial Brigouleix, franc-maçon lui aussi, responsable de l’Armée Secrète dans le Bas-Limousin. Quant à Valentin Lemoine, de Romainville, les bourreaux l’envoient à Compiègne, puis au camp d’extermination de Dora. Là, malgré le froid, la promiscuité et les mauvais traitements, il lutte de toutes ses forces pour surmonter le découragement ; mais le typhus aura raison de lui. Son fils Georges, secrétaire départemental des Mouvements Unis de la Résistance âgé de vingt ans, est tué en août 1944, lors de l’attaque du camp de l’Armée Secrète, à Grammont (Haute-Saône).

Un autre maçon des « Artistes Réunis », le frère Henri Maugenest, également membre de l’Armée Secrète, arrêté le 7 mars 1943, échoue à Compiègne, puis connaît tour à tour les camps de concentration de Mauthausen, d’Auschwitz, puis de Buchenwald, où il succombe au printemps 1945, peu avant la fin de la guerre. Arsène Bonneau, professeur à l’Ecole de Médecine et directeur de la station agronomique, révoqué en raison de son appartenance à la loge, prend en 1942, la tête du mouvement « Franc-Tireur » pour la région limousine. Arrêté et envoyé en Allemagne, il meurt au camp de Buchenwald en mars 1944.

Le Lieutenant d’aviation Ledot, héros de la première guerre mondiale, entre dans la Résistance en janvier 1941. Délégué départemental, puis régional, de l’Armée Secrète, il organise les parachutages et participe à la fondation des Mouvements Unis de la Résistance. Replié dans la Marche, en 1943, il est l’adjoint, avec le grade de commandant, du colonel François Fossey, chef du maquis creusois, dont l’Etat-Major est composé presque exclusivement de francs-maçons. Après les durs combats de Guéret, Georges Ledot est arrêté sur dénonciation le 20 juillet 1944. Transporté à Clermont-Ferrand, torturé par les miliciens de Darnand, il connaît de nombreux camps avant d’échouer à celui de Meleck, où il tente d’organiser la résistance. Malade et mal soigné, il meurt de la dysenterie.

Sur tout le territoire, des maçons continuent de tomber, au nom de la France et de leur idéal : le frère Jean Zay, ancien ministre de l’Instruction Publique, est assassiné par la milice ; les frères Pierre Brossolette et Louis Delaunay, torturés dans les locaux de la Gestapo, se suicident pour ne pas courir le risque de dévoiler leurs camarades ; le frère Verdier, chef de la Résistance toulousaine, est fusillé dans la forêt de Bouconne ; les miliciens exécutent, à Lyon, le frère Chevillon, Grand-Maître de l’Ordre Martiniste.

Il faut attendre la fin de la guerre pour mesurer l’étendue des ravages et dénombrer les victimes : celles qui sont tombées les armes à la main, sous les coups de la Gestapo et dans les camps d’extermination. En 1945 a été rendu public le chiffre des disparus affiliés au Grand Orient : 19 tués au combat, 2 tués par des bombardements, 20 fusillés, 8 torturés à mort, 38 morts en déportation. On estime à plus d’un millier, les membres de l’Ordre maçonnique victimes du nazisme. À l’heure des comptes, la Franc-Maçonnerie s’aperçoit qu’elle a payé un lourd tribut à la cause de la liberté.

À l’automne 1944, après des années de clandestinité, la Franc-Maçonnerie resurgit. À Alger, le 15 octobre 1943, le général De Gaulle avait signé le décret signifiant sa renaissance. Répondant à une question d’Yvon Morandat, l’un des représentants de la Résistance Intérieure Française, il déclarait que les lois d’exception de Vichy étant inacceptables, l’Ordre maçonnique n’avait jamais cessé d’exister.

Dès lors, les loges commencent à se reconstituer. À Limoges, où, si l’on excepte une quinzaine d’adhésions à la Légion des Combattants, l’attitude des maçons fut exemplaire, l’épuration n’a guère de conséquences sur les effectifs.

En octobre 1945, la Grande Loge de France, désireuse de se rapprocher de la Grande Loge Unie d’Angleterre, s’est prononcée, à l’unanimité, contre le projet d’union avec le Grand Orient. Le délégué signale que le problème des relations entre le Parti Communiste et la Franc-Maçonnerie a été soulevé, mais qu’il convient, en l’absence d’éléments nouveaux, de considérer comme maintenu l’interdit de 1922, consécutif à la tentative d’infiltration du part communiste.

A partir de 1946, la Franc-Maçonnerie française et limousine, connaît son renouveau. De nombreux jeunes, souvent issus des mouvements de Résistance, viennent frapper à la porte du Temple.

 

P.B.

 

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